Edouard Zarifian, à l’écoute du monde

téléchargement       En ce soir de février 2007, quelques amis sont réunis chez le couple Zarifian dans leur maison de Ouistreham pour partager un de ces moments rares d’amitié, d’intimité, gravé à jamais. Le maître des lieux a orchestré le dîner, donnant ses instructions, choisissant des vins d’exception, chambrés comme il se doit. Tout est parfait : succulence de la table, propos échangés empreints d’humanité et d’intelligence, simplicité et élégance du lieu, à l’image de ses résidents. Edouard Zarifian s’offre le plaisir d’une coupe de champagne, sans doute la dernière. Jusqu’au bout, cet explorateur de la Vie saura profiter et savourer. Quelques jours plus tard, il reposera au cimetière de la commune, laissant ses proches désemparés ainsi que le monde universitaire, celui de la médecine et de la psychiatrie. Même si enthousiasmes, indignations, prises de positions exprimés ou publiés ont pu quelques fois déconcerter ses confrères, voire indigner certains!

Edouard Zarifian avait une multitude de passions. En fait, il s’était entiché de la vie. Et des autres. Son parcours de médecin, de clinicien, de scientifique, d’intellectuel ne lui faisait pas oublier le plaisir. Celui de la lecture d’un poème de Garcia Lorca, de l’écoute du sextuor à cordes n°1 de Brahms, de la contemplation de la montagne Sainte-Victoire peinte par Cézanne. Mais aussi et de façon encore plus épicurienne, les bonheurs procurés par la gastronomie, la découverte des vins ou la dégustation de cigares. Le tout intimement mêlé à la rencontre, au partage et à l’échange, à l’écoute. Vivre avec les autres faisait partie de son socle. Ce grand universaliste a « arpenté tous les territoires du psychisme », s’orientant tout d’abord vers le courant de la psychopharmacologie et de la psychiatrie biologique. Spécialiste des états dépressifs et de la schizophrénie, il commence par poursuivre des recherches en neuroimagerie médicale et en psychopharmacologie. Avant de contester fermement l’usage abusif des psychotropes, et des risques de dépendances liés à une surconsommation. Conjointement, il alerte sur la négligence bien souvent, l’oubli de la singularité du patient et de son accompagnement psychologique. Interne des Hôpitaux de Paris en 1967, docteur en médecine en 1973, chef de clinique en neuropsychiatrie à Paris-Cochin, il est nommé professeur de psychiatrie et de psychologie médicale en 1981 à l’Université de Clermont-Ferrand puis devient titulaire de la chaire de psychiatrie et de psychologie médicale à Caen en 1984. C’est à cette époque qu’il réalise qu’il fait fausse route… La prévalence de la prescription sur les autres modes de traitement de la maladie s’avère un non sens. « Le discours de la science est devenu la nouvelle philosophie de l’homme et lui promet le bonheur. Surtout ne pas penser, en cas de difficulté, la chimie fait oublier. » Ayant fondé en 1978 l’Association Française de psychiatrie biologique après avoir été responsable de recherche clinique dans l’industrie pharmaceutique, il a pénétré au cœur l’idéologie du système psychiatrique. Et comme expert, chercheur, professeur, il est à même de le critiquer. L’opinion publique est prise à témoin au travers de ses ouvrages, dont plusieurs best-sellers, de publications, de sa présence dans des émissions de télévision fort prisées. Il tente de favoriser le débat, en associant les acteurs professionnels et les partenaires sociaux dont les maisons familiales afin de faire connaître le fondement de l’organisation psychiatrique au-delà du cercle de ses acteurs professionnels. Pour lui c’est un acte de morale politique dans la cité. Et surtout il répète inlassablement qu’il est primordial que chaque soignant fasse de l’individu le lieu, l’objectif et le moyen de sa mission.

Son appartenance à 32 sociétés savantes françaises et étrangères, à 39 comités éditoriaux de revues françaises et étrangères, à la commission scientifique de l’INSERM, à la commission 30 du CNRS, son rôle d’expert auprès de l’OMS l’autorise de surcroît à donner un avis étayé d’une manière courtoise mais ferme, avec des arguments qui font mouche. En 1994, il est chargé de mission auprès de la Direction de l’Enseignement Supérieur puis par Simone Veil et Philippe Douste-Blazy pour une mission générale concernant la prescription de l’utilisation des médicaments psychotropes en France. Connu sous le nom de « Rapport Zarifian », ce témoignage dénonce l’excès des prescriptions de psychotropes. Tout en pointant du doigt la triple responsabilité de l’industrie pharmaceutique, des universitaires de psychiatrie et de leurs conflits d’intérêt et enfin des Pouvoirs Publics. Edouard Zarifian ne s’est pas fait que des amis ! Tout au moins dans son cercle professionnel. Car dit-il « les systèmes acceptent d’être critiqués car ils peuvent se défendre, mais ils détestent être décrits car ils se trouvent alors exposés au regard de tous »

En revanche son regard lumineux où la générosité le disputait à la bonté, au calme, dans lequel une totale disponibilité à l’autre transparaissait, lui avait ouvert bien des portes et des cœurs. Sa passion de la vérité, sa foi en l’homme, sa curiosité insatiable en faisait un interlocuteur recherché et un ami appréciable. Et ce dans des domaines divers, dont celui de l’œnologie. Sa rencontre avec le vin est née lors de son service militaire à Libourne grâce à un barman qui a initié le jeune médecin qu’il était. Dès lors, il n’a eu de cesse de questionner pour comprendre, allant jusqu’à toucher, malaxer la terre des vignobles, interroger les viticulteurs sur le rôle et l’importance du sol, du climat, des cépages, des techniques de vinifications pour pénétrer ce monde qui le captive. Parler des sols, de la vigne, c’était aussi aborder le thème de la nature, de l’environnement, de l’équilibre biologique dont il était un fervent défenseur. De même qu’Edouard Zarifian ne pouvait éviter de faire un parallèle  entre les maladies de la vigne et des humains. « Comment diminuer les traitements chimiques et favoriser les défenses immunitaires ? » Et la reproduction végétative de la vigne, le clonage donnaient lieu à des réflexions philosophiques sur la sélection génétique. Edouard Zarifian aimait aussi (surtout ?) découvrir les vins de tous horizons pour la joie d’être surpris, d’apprendre. Cet explorateur de la Vie privilégiait la notion de plaisir en s’intéressant aux relations entre les hommes et le vin, sous les aspects culturels, psychologiques, mythologiques. Il deviendra  membre du Conseil de l’Institut Scientifique de la Vigne et du Vin en 2001, participant de fait aux travaux universitaires, débats, thèses et recherches.

Ce soir de février 2007, Edouard Zarifian devise comme à son habitude avec rigueur et humanisme. Il regarde son futur immédiat avec lucidité, mêlant dans le dialogue sa vision de l’approche psychiatrique « voir clair, se donner les moyens d’être efficace et d’adapter les soins suivant la personne qui écoute et qui participe. », sa résistance chronique au prêt-à-penser, et son amour des gourmandises si importantes dans une tête « bien faite ». Référence est faite à ses deux derniers ouvrages « Le Goût de vivre, retrouver la parole perdue » et « Bulle de Champagne » qui reflètent sa personnalité : précision scientifique et plaisir de vivre. En homme plus préoccupé des autres que de lui-même, Edouard Zarifian sait une fois encore faire preuve d’élégance, de générosité envers sa famille, si précieuse, ses amis, affectueux et reconnaissants. Ainsi le 20 février dans l’église Saint Samson de Ouistreham, tous ceux qui l’ont accompagné ont pu entendre ces mots apaisants de Victor Hugo choisis par lui « Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas. »  

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