« Cendres de feu »: moulin et four à pain

patrimoine

‘Au moulin et au four, chacun va son tour’

Cette expression est attestée dès le XVIIe siècle et se rapporte aux droits féodaux, lorsque les paysans ou vassaux étaient, pour moudre leurs grains et cuire leurs pains, tenus d’utiliser le moulin et le four banals, propriétés des suzerains.Les deux tâches étant obligatoirement exécutées l’une après l’autre, il n’était donc pas possible d’être à la fois au moulin et au four.
Comme le lavoir, ces deux endroits servaient à l’époque de lieux de rencontres et de bavardages. On pouvait donc entendre « Au four et au moulin, on sait toutes les nouvelles’ » Ou qualifier un individu de «  moulin à paroles « !

« La route des Moulins ». Tracée entre les vallées de la Seulles, de la Mue et de la Thue, elle s’étire sur le canton de Creully. Dans la campagne, des trouées vertes. Beaucoup de moulins ont jalonné à toutes les époques le lit des rivières. Minoteries ou machines à fouler les étoffes, ils sont maintenant désaffectés ou en cours de restauration. Il faut pour les découvrir suivre les cours d’eau avec obstination. Avec en prime, lavoirs et fours à pain qui s’invitent à la promenade. Avis aux curieux : il faut ouvrir grand les yeux et les oreilles !

L'ancien moulin de Creully

L’ancien moulin de Creully

Le moulin à tan de Creully

Le moulin à tan de Creully

 

Le souvenir des moulins médiévaux n’a laissé de traces que dans quelques textes. Le cadastre a également conservé le témoignage d’antiques installations. C’étaient essentiellement des moulins à eau, vallée oblige. On trouvait dans le Bessin deux types de moulins à eau : ceux du « dessous « , dont la roue à aube est entraînée directement par le courant, et ceux dits en  » dessus « , possédant une roue à pots ou à aguets, qui reçoit l’eau par un conduit ou petit canal. Les moulins n’avaient pas tous la même fonction: il y avait le moulin à blé pour l’obtention de la farine, celui à grain qui produisait une mouture grossière destinée aux animaux, le moulin à fouler les draps, dit  » moulin foulon « , le moulin à tan, à savoir la préparation des peaux pour le tannage, et enfin celui à papier.

Le moulin qui écrasait le blé, le four qui cuisait appartenaient autoritairement au seigneur durant la féodalité. Plus tard, à la Révolution, un bail était consenti au meunier, pour 9 ans.   » Le bailleur a la gratuité et la priorité de la mouture, tandis que le meunier doit entretenir le grand pont menant au moulin, ainsi que celui allant aux prés. Il doit également effectuer les réparations volantes et locatives : couvertures, tuiles, festiaux, vitres, portes, fenêtres, serrures, peintures ainsi que le matériel du moulin. Pieds de fer, fuseaux, alençons, arbres, jantes, grands et petits esseaux ( vannes de décharges), plus les petits rouets, la pince, la masse, la serre, les bluteaux, la baniard avec ses noies, les deux câbles et généralement tous les ustensiles nécessaires et servant à l’usage du moulin, à l’exception des meules et arbres qui demeurent à la charge du seigneur «  À la fin du bail, le meunier se devait de rendre le moulin en bon état. De plus, il était tenu de faire transporter à ses frais les matériaux indispensables aux réparations dépendant du bailleur.

Les progrès techniques, en particulier la mise au point de la mouture progressive à cylindre, vont provoquer la disparition des moulins qui n’ont pas les moyens d’assumer la  modernisation de leurs installations. Dans les chaires de doléances de 1789, les habitants demandaient de  » supprimer les moulins existants sur la rivière qui empêchent qu’elles ne soient navigables, ce qui serait d’une grande ressource et épargnerait de grands frais pour l’exportation des denrées. «  Ils souhaitaient aussi  » la suppression des banalités de four et de moulin qui autorisent l’infidélité et l’insolence des moulins des meuniers et boulangers « .

L'ancien moulin de Fontaine-Henry

L’ancien moulin de Fontaine-Henry

La Seulles et ses affluents, la Thue et la Mue, abreuvaient 38 moulins à blé entre le XVIème et le XVIIIème. La carte de Cassigni les a tous répertoriés.  » 2 moulins à tan à Creully, sur la rive gauche du bief, le moulin foulon de Cully.  » Le village de Creully possédait 4 moulins, dont 1 situé près du pont menant à Creullet, à droite du bief (canal aménagé par l’homme pour guider l’eau jusqu’au moulin). Le moulin actuel, face au lavoir, date du XVIIème. C’était un moulin céréalier. Au début du XIXème, la commune de Creully projette la fabrication d’huile de colza, le débit du bief le permet. Mais cette activité, trop coûteuse, ne verra jamais le jour….Dans les années 20 et jusqu’à la seconde guerre mondiale, une turbine placée sous le jardin actuel fournissait l’électricité pour l’éclairage public du bourg.

Si quelques moulins jalonnent encore « la route des Moulins« , si des vestiges s’aperçoivent de temps en temps le long des rivières, derrière les hauts murs du Bessin, ou enfouis le plus souvent sous une végétation protectrice, qu’en est-il des fours à pain banals?

À Colombiers sur Seulles, plus de sanction si le villageois ne cuit pas son pain dans le four communal, plus de tour de chauffe obligatoire, plus de redevance exigée pour son utilisation. Remis en état par ses habitants, le four du village est utilisé lors d’occasions festives. De même celui de Villiers le Sec.

Y cuit-on encore la falue, brioche normande servie avec la teurgoule et qui faisait office de galette des rois avant son apparition au XIVème siècle ? Ou le pain brié, fabriqué sur une « brie », table massive en bois, munie d’un levier à l’un des bouts. Les archives de la commune citent un boulanger de Creully, nommé Lozach. Il préparait sa pâte dans « la maie à pestry », puis sur « la brie », actionnait le levier pour ôter l’eau, enfin modelait sa pâte. Comme il ne possédait pas de voiture à cheval, dès que la fournée était cuite, il l’entreposait dans un grand coffre sur quatre roues qu’il poussait vers Lantheuil, Pierrepont. Le lendemain, Saint-Gabriel-Brécy, Fresné-le-Crotteur, le surlendemain, Amblie et le bas de Colombiers.

Le four à pain de Colombiers-sur-Seulles

Le four à pain de Colombiers-sur-Seulles

Le four à pain de Villiers-Le-Sec

Le four à pain de Villiers-Le-Sec

Brioches, galettes, pains, mais aussi terrines et pâtés sont enfournés lorsque le feu mouronne. Aujourd’hui, l’allumage du four n’est qu’exceptionnel et donne lieu à des festivités villageoises très prisées. Hier, l’activité était quotidienne et banale! Le moulin, le four à pain, le lavoir, faisaient battre le cœur des villages. Lieux d’échanges, de  communication, mais aussi théâtres de superstitions et de légendes, ils formaient un cercle peu « banal »: du moulin à la farine, du four au pain, du lavoir aux cendres de feu, du champ au blé à moudre, et la ronde reprenait…

                                                                                                 BBC

La Thue à Amblie

La Thue à Amblie